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Marie-Anne Barbier - Arrie et Pétus - Acte 1 scène 4


Barbier

Marie-Anne Barbier - Arrie et Pétus - Acte 1 scène 4

Extrait de : Marie-Anne Barbier, Arrie et Pétus, 1702 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Extraits de textes diffusés dans les médias


À propos de cet extrait :

Cette scène de la tragédie Arrie et Pétus a été adaptée à l’écran pour l’émission Replay d’Arte, jouée par Christa Theret et David Salles.

Retrouvez cette pièce en intégralité, éditée par Aurore Évain et Alicia C. Montoya, dans le troisième volume de Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, aux Presses universitaires de Saint-Étienne.


(licence Creative Commons BY-SA, Extraits de textes diffusés dans les médias)
Texte de l'extrait (source) :

Claudius, voyant qu’Arrie veut se retirer.

D’où vient qu’en me voyant vous fuyez de ces lieux ?
Quoi ! voulez-vous toujours vous cacher à nos yeux,
Madame, et toute entière à votre inquiétude,
Au milieu de ma cour chercher la solitude ?

Arrie.

Seigneur, dans les malheurs où mes jours sont réduits,
C’est à la solitude à cacher mes ennuis ;
Et surtout dans un jour où votre hymen s’apprête,
Ma douleur importune en troublerait la fête.

Claudius.

Cette fête, sans vous, serait triste pour moi.
Je ne puis être heureux qu’autant que je vous vois.
Ce discours vous surprend ; et je sais bien, madame,
Que, si sur votre cœur il faut régler mon âme,
Le voyant tous les jours dans sa haine affermi,
Je dois n’avoir pour vous que des yeux d’ennemi.
Mais malgré cette loi que votre cœur m’impose,
Un destin plus puissant autrement en dispose :
Et lorsqu’à vous haïr il prétend m’animer,
Je sens trop que le mien ne peut que vous aimer.

Arrie.

Moi !

Claudius.

 Ne m’opposez point mes feux pour Agrippine.
Je retire une main que l’amour vous destine,
Et j’ignorais encor’ le pouvoir de vos yeux,
Lorsque je lui promis un trône glorieux.
C’est à vous d’y monter. Régnez, régnez, madame ;
Régnez sur les Romains ainsi que sur mon âme.
S’il était ici-bas un rang plus élevé,
Les dieux, et mon amour vous l’auraient réservé.
Mais enfin à vos pieds je mets la terre et l’onde,
L’époux que je vous offre est le maître du monde :
Et, quelque grand qu’il soit, vous voyez toutefois
Que ce maître du monde est soumis à vos lois.

Arrie.

Seigneur, de quelque éclat que votre amour me flatte,
L’excès de vos bontés ne ferait qu’une ingrate :
Retenez vos présents pour exempter mon cœur,
D’être si peu sensible au choix d’un empereur.
Dans l’état où je suis, à moi-même contraire,
Je hais tout, je fuis tout, jusqu’au jour qui m’éclaire.
Agrippine à vos vœux répondra mieux que moi :
Rendez-lui votre cœur, gardez-lui votre foi.
Je vous l’ai déjà dit, j’aime la solitude :
J’en ai fait dans mes maux une douce habitude.
Hélas ! ne m’ôtez pas à force de m’aimer,
Le seul bien qui me reste, et qui peut me charmer.

Claudius.

Et vous par un refus à mon espoir funeste,
Ne m’ôtez pas aussi le seul bien qui me reste.
Non, je ne mets le prix de l’Empire romain
Qu’à la seule douceur de vous donner la main.
Consentez-y, madame, et d’un cœur qui vous aime,
Songez que le destin dépend tout de vous-même.

Arrie.

Quoi ! vous m’aimez, seigneur, et voulez cependant
Attirer sur ma tête un orage éclatant.
Faut-il, si je péris, que votre amour l’ordonne,
Et que pour m’immoler votre main me couronne ?
Car je ne sais que trop qu’un cœur ambitieux
S’approche de la foudre en s’approchant des dieux.
Des coups de la fortune à mes dépens instruite,
Je sais tous les malheurs qu’elle traîne à sa suite :
Et pour me dispenser d’un inutile soin,
L’exemple en est chez moi, sans le chercher plus loin.

Claudius.

Oubliez des malheurs dont la fin est si belle :
Et ne songez qu’au trône où mon choix vous appelle.

Arrie.

Heureux ! qui fuit l’orage et se tient dans le port.
De Silanus mon père envisageant le sort,
Je le vois s’allier au sang de Messaline.
En s’approchant du trône il court à sa ruine,
Il se creuse lui-même un précipice affreux :
Un rang moins élevé l’eût rendu plus heureux.
Le même sort m’attend, votre amour me l’apprête,
Souffrez qu’à ce péril je dérobe ma tête.
Je connais Agrippine, et toute sa fureur,
J’en prévois des effets qui me glacent d’horreur,
Et lorsque vous m’offrez la puissance suprême,
Je ne dois pas me perdre et vous perdre vous-même.

Claudius.

Je crains peu ce péril, et seul maître en ces lieux,
Au-dessus de mon sort je ne vois que les dieux.
Mais en vain je m’attache à rassurer votre âme,
Un obstacle plus fort désespère ma flamme.
Et quand vous rejetez et l’Empire, et ma foi,
Je lis dans vos refus votre haine pour moi.
Je vois de mon ardeur quel prix je dois attendre ;
Vous ne me répondez que pour vous en défendre ;
Et vous chérissez trop un triste souvenir.

Arrie.

Je fais ce que je puis, seigneur, pour le bannir.

Claudius.

Vous oublieriez sans peine une pareille offense,
Si vous laissiez agir votre reconnaissance.

Arrie.

Ce grand effort, seigneur, n’est pas en mon pouvoir :
Et dans mon triste cœur tout cède à mon devoir.

Claudius.

Quel que soit ce devoir il y prend trop d’empire.

Arrie.

Quel que soit ce devoir la vertu me l’inspire.

Claudius.

J’entrevois tous les soins qui vous sont inspirés,
Vous en cachez encor’ plus que vous n’en montrez.

Arrie.

Hé bien ! puisqu’il le faut, je vais ne vous rien taire.
Sous un fer meurtrier j’ai vu tomber mon père.
Vous le savez, seigneur, et ce coup inhumain
Par un injuste arrêt partit de votre main.
Quoi ! je pourrais encor’, peu sensible à ma gloire,
Flétrir mes tristes jours d’une tache si noire,
Et souffrir que la main qui l’a mis au tombeau,
D’un hymen si coupable allumât le flambeau !
J’irais dans les enfers faire rougir son ombre !
Et de ses assassins j’augmenterais le nombre !
Ha ! Seigneur, voulez-vous qu’après son triste sort
Une seconde fois je lui donne la mort ?
Quelle funeste image à mes yeux se présente !
Souffrez dans mes malheurs que je sois innocente ;
Et qu’au moins par les dieux mon cœur persécuté.
Éprouve leur courroux sans l’avoir mérité.

Claudius.

Si l’on sacrifia Silanus votre père,
Pour assurer mes jours sa mort fut nécessaire.
On doit tout redouter d’un sujet trop puissant,
Et dès qu’il est suspect, il n’est plus innocent.
Le poids de ses grandeurs l’entraîne au précipice.
Mais je veux qu’un arrêt dicté par l’injustice
Ait frappé Silanus d’un coup trop inhumain :
Puis-je mieux le venger qu’en vous donnant la main ?
Quel triomphe pour vous ! une éternelle chaîne
Vous fera sur mon cœur régner en souveraine.
Cette main dont le coup vous force à soupirer
A causé vos malheurs, et veut les réparer.
Cette main d’un proscrit relevant la famille,
Mit le père au tombeau, place au trône la fille :
Et cette main enfin vous élève en un rang
Qu’on a cent fois payé du plus pur de son sang.
Mais je vous montre en vain l’éclat qui l’environne,
Ce rang vous fait horreur, lorsque je vous le donne.
Je ne dis plus qu’un mot. Vous savez mon amour,
Et je ne vois que trop votre haine à mon tour.
Je vous parle en amant ; mais vous pourriez peut-être
Me contraindre à la fin à vous parler en maître.
Du maître ou de l’amant, c’est à vous de choisir.
Je vous laisse, madame, y rêver à loisir.