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George Sand - Le Mariage de Victorine - Acte 2, scènes 4 à 6


Sand

George Sand - Le Mariage de Victorine - Acte 2, scènes 4 à 6

Extrait de : George Sand, Le Mariage de Victorine, 1831 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Extraits de textes diffusés dans les médias


À propos de cet extrait :

Cette scène de la comédie Le Mariage de Victorine a été adaptée à l’écran pour l’émission Replay d’Arte, jouée par Johann Dionnet, Margaux Chatelier, Sylvain Tempier et Aurélien Recoing.

Plus d’informations sur cette pièce sur libretheatre.fr.


(licence Creative Commons BY-SA, Extraits de textes diffusés dans les médias)
Texte de l'extrait (source) :

Scène IV

VICTORINE, FULGENCE.

FULGENCE.

Tenez, écoutez, mademoiselle ; vous avez une grande répugnance à prendre un parti… Et moi-même…

VICTORINE, avec élan.

Ah ! et vous aussi, n’est-ce pas ?

FULGENCE.

Moi, je vous cachais mes pensées, j’espérais les étouffer, me vaincre ; mais je souffre trop, et me contenir plus longtemps, ce serait dissimuler avec vous. Je ne le veux pas, je ne le dois pas. Je vous aime, Victorine, certainement, je vous aime : ne prenez donc pas en mauvaise part ce que je vais vous dire.

VICTORINE.

Dites donc vite !

FULGENCE.

Je voudrais… Je ne voudrais pas, non certes, je ne voudrais par renoncer à vous… et cependant…

VICTORINE, attentive.

Cependant ?…

FULGENCE.

Cependant… je voudrais changer quelque chose aux rêves de votre avenir. Si j’étais un homme sans principes, j’aurais pu vous tromper, feindre de me soumettre à tout, et, le lendemain du mariage, vous dire : « Voilà ma volonté. » Mais ce serait de la mauvaise foi, vous me haïriez, je le mériterais. Je vous donc vous le dire d’avance, et, si cela vous paraît inacceptable… eh bien, je me soumettrai, je souffrirai… je renoncerai au bonheur dont je m’étais flatté.

VICTORINE.

Quelle serait donc votre volonté si nous étions mariés ?

FULGENCE, avec effort.

Ce serait de quitter cette maison, cette famille Vanderke… ce pays, et d’aller vivre avec vous à l’étranger, ou à l’autre bout de la France.

VICTORINE, vivement.

Oh ! cela, jamais… jamais !

FULGENCE.

Voilà ce que je craignais, ce dont j’étais certain, ce qui m’accable ; mais j’aime mieux savoir à quoi m’en tenir.

VICTORINE.

Oh ! et moi aussi !

 

Scène V

Les mêmes, ANTOINE et VANDERKE, rentrant par le jardin.

ANTOINE.

Eh bien, on se boude ! (À Vanderke.) Je vous le disais bien, monsieur, qu’ils ne s’entendraient pas.

VANDERKE.

En vérité ? Voyons, mes enfants, nous voici pour tâcher de vous mettre d’accord.

VICTORINE.

Oh ! monsieur Vanderke, nous sommes bien d’accord, nous ne pouvons pas nous marier ensemble, voilà tout.

ANTOINE, grondeur.

Ah ! voyez-vous cela ! c’est du nouveau !

VICTORINE.

Nous ne nous disputons pas ; nous ne sommes pas ennemis pour cela. Il n’a rien à me reprocher, je ne lui en veux pas du tout. Il est franc, moi aussi, voilà ce que c’est.

ANTOINE.

Mais, morbleu ! qu’y a-t-il donc ? Vous expliquerez-vous, Fulgence ?

FULGENCE.

Monsieur Antoine, cela m’est fort pénible devant M. Vanderke.

VANDERKE, avec douceur.

S’il le faut, je m’en vais.

VICTORINE, le retenant.

Non, monsieur, non ! vous êtes le chef, le juge, le père, le maître à tout le monde ici. Je veux qu’il dise devant vous ce qu’il m’a dit… car je le dirais, moi !

FULGENCE.

Vous avez raison, mademoiselle, et, puisqu’il n’y a plus d’espoir… (À Vanderke, avec fermeté.) Monsieur, je n’ai pas l’intention de rester attaché à votre service si j’épouse mademoiselle Victorine.

VICTORINE.

Vous l’entendez ? Il veut quitter, il voudrait me faire quitter mon pays, ma famille, votre maison où je suis née, où j’ai été élevée, où je me crois chez moi, tant je m’y trouve heureuse. Il voudrait m’emmener bien loin, bien loin de vous, de mon père, de madame… de Sophie !… Enfin, il voudrait me faire mourir de chagrin, et ce n’est pas ce qui avait été convenu avec mon père, ce n’est pas ce qui avait été accepté… Il le reconnaît, et, par conséquent, notre mariage est rompu.

ANTOINE, qui a observé Fulgence et Victorine, et qui est devenu sombre.

Doucement, ma fille, pas si vite ! Votre mariage n’est pas rompu comme cela. Il est écrit que la femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari, et vous suivrez le vôtre, si c’est la volonté du vôtre !

VICTORINE.

Quitter la famille, la maison de M. Vanderke ?… vous quitter, mon père ? Oh ! vous ne le voudriez pas !

ANTOINE.

Vous ne me quitterez pas pour cela… Je vous suivrai.

VICTORINE, s’attachant au bras de Vanderke.

Vous quitteriez M. Vanderke ? — Oh ! monsieur, monsieur, mon père ne peut pas vous quitter ! vous ne pourriez pas vous passer de mon père !

VANDERKE, qui est devenu aussi fort attentif à la contenance de Fulgence et d’Antoine.

Monsieur Fulgence… voulez-vous avoir la sincérité de me dire pourquoi vous désirez quitter ma maison, et jusqu’au pays que j’habite, comme si vous aviez horreur de l’amitié que je vous témoigne et des services que je puis vous rendre ? Expliquez-vous bien, et ne craignez pas que je m’offense de vos raisons, si elles sont bonnes.

FULGENCE.

Monsieur, si j’eusse dû rester garçon, nulle part je ne me fusse trouvé mieux que chez vous. Je rends hommage à votre caractère ; mais manquerai-je au respect que je vous dois si je garde mes raisons pour moi seul ?

VANDERKE.

Certes, vous en avez le droit ! mais je fais appel à votre confiance… Antoine, Victorine, laissez-moi seul avec lui. Ne vous éloignez pas cependant, j’aurai peut-être à vous parler tout à l’heure.

ANTOINE.

Oui, monsieur, et, moi, je veux aussi parler à cette demoiselle !

Il prend le bras de Victorine sous le sien un peu brusquement, et sort avec elle par le jardin. Victorine jette un regard de détresse sur Vanderke.

 

Scène VI

VANDERKE, FULGENCE.

VANDERKE, à Fulgence qui rêve.

Eh bien, nous voilà seuls, Fulgence, et je crois qu’il est bon pour vous d’ouvrir votre cœur et de demander conseil à un homme qui a le double de votre âge, et qui peut être meilleur juge que vous de certaines choses de la vie.

FULGENCE.

Ah ! monsieur Vanderke, votre douceur me touche… je crois à votre sagesse… mais n’exigez pas… non ! je ne veux rien vous dire.

VANDERKE.

J’essayerai donc de deviner. Peut-être que votre condition ici vous semble trop médiocre, et que vous craignez de ne pouvoir pas bien élever une famille avec les honoraires…

FULGENCE.

Non, monsieur, non ! Voilà ce qui me mortifie : c’est que vous me supposiez des vues intéressées, quand c’est le contraire, quand je suis honteux… et, faut-il le dire, mécontent… blessé, de la dot que vous avez faite à Victorine aujourd’hui.

VANDERKE, l’étudiant avec attention.

Mécontent ! blessé ! pourquoi cela ? Ne savez-vous pas qu’Antoine est mon serviteur, mon compagnon et mon ami depuis trente ans ? que nous avons souffert et combattu ensemble ? qu’il m’a donné mille preuves de sa fidélité, de sa vertu ? enfin, que tout dernièrement, dans un duel qu’a eu mon fils, il voulait attaquer son adversaire et se faire tuer pour forcer celui-ci à prendre la fuite ? Vous trouvez surprenant, inquiétant pour votre honneur (il appuie sur ces mots) que je dote modestement la fille d’un tel homme ?

FULGENCE, à part.

Pour mon honneur !… Il semble lire dans mes pensées !

VANDERKE.

Eh bien, vous ne répondez pas ? Qu’y a-t-il là d’extraordinaire ?

FULGENCE, ébranlé.

Rien, monsieur, oh ! certainement rien. J’ai trop d’orgueil… mais que vous dirai-je (avec amertume) ? les bienfaits m’humilient !

VANDERKE.

Tant pis pour vous ! je n’aime pas qu’on se méfie sans sujet des bonnes intentions,

FULGENCE.

Sans sujet !…

VANDERKE.

Dites donc celui de votre méfiance, allons !…

FULGENCE.

Je… je n’ai pas de méfiance contre vous, monsieur ! ce serait de l’ingratitude, je le sens… Mais, que voulez-vous ! je ne puis me changer… Je voudrais que ma femme ne dût qu’à moi l’aisance, les plaisirs de sa jeunesse, et la sécurité de ses vieux jours. Je voudrais être son unique soutien, son seul ami ! je suis né jaloux !… oui, je le suis de ce que j’aime, et je le suis des choses qui vous paraissent peut-être les plus insignifiantes… Je ne sais pas si j’oserai jamais tutoyer Victorine, tant je la respecte, et ici tout le monde la tutoie. Enfin elle est si choyée, si aimée dans votre maison, que ses affections ne pourraient s’y concentrer sur moi, et que j’aurais la rage secrète de ne pouvoir être seul consacré à son bonheur.

VANDERKE.

Je vous ai compris, monsieur, parfaitement compris.

FULGENCE.

Et vous me blâmez ?

VANDERKE.

Nullement. La tendresse exclusive, absolue, est le droit le plus sacré de l’amour et du mariage. Je ne chercherai donc pas à vous détourner de vos résolutions ; mais il faut que la jeune Victorine vous aime assez pour les accepter sans regret. Je vous conseille donc de retarder votre union avec elle jusqu’à ce que vous lui inspiriez assez de confiance pour qu’elle vous suive avec joie et dévouement.

FULGENCE.

Ah ! monsieur !… vous me sauvez ! Je vous remercie, je vous bénis, je suivrai vos conseils.

Vanderke lui tend la main ; Fulgence la serre avec émotion en s’inclinant un peu, mais sans se livrer bien complètement.