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Marie-Catherine de Villedieu - Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi - Fable VII. L’Agneau, et ses frères


Villedieu

Marie-Catherine de Villedieu - Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi - Fable VII. L’Agneau, et ses frères

Extrait tiré de : Marie-Catherine de Villedieu, Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi, 1670

Extrait proposé par : Edwige Keller-Rahbé


À propos de cet extrait :

L’extrait ci-dessous est présenté dans cette vidéo réalisée pour le projet Vidéos-poétesses17 en licence 3 de lettres modernes à l’université Lyon 2 durant l’année universitaire 2018-2019, disponible sur le site web de Matilda.


(licence Creative Commons BY-SA, Edwige Keller-Rahbé)
Texte de l'extrait (source) :

Autrefois naquit un agneau,
Plus digne d’être un louveteau,
Que d’avoir moutonne origine.
Il criait sans cesse famine,
À tous les agneaux du troupeau.
Sa mère, disait-il, était presque tarie,
Il remplissait d’un plaintif bêlement,
Pâturages, et bergerie,
Et voyez la friponnerie !
Sa mère avait du lait, plus que suffisamment ;
Mais outre qu’il était d’un naturel gourmand,
Il s’était aperçu que bergers et bergères,
De bétail bien nourri font toujours plus de cas,
Que de bétail qui ne profite pas.
Le voilà donc gueusant du lait, à tous ses frères.
Hé ! leur disait-il, par pitié
Souffrez que je tète vos mères,
Elles ont trop de lait pour vous de la moitié :
Et moi pauvre agnelet, natif de même étable,
Qui nuit et jour, tire la mienne en vain,
Je serais déjà mort de faim,
Si je n’avais trouvé quelqu’agneau secourable.
Jamais la feinte, avant ce jour,
Chez les simples agneaux, ne fut mise en pratique,
Ceux-ci croyant aux dits, du rusé famélique,
Lui cédaient bonnement, leur place tour à tour.
Il profite à gogo de cette complaisance,
Il croît, il devient grasselet,
Au lieu que les agneaux, qu’il tenait au filet,
Jeûnant de son trop d’abondance,
Auprès de lui ne semblaient qu’avortons.
   Arrive un marchand de moutons.
On lui fait voir la peuplade nouvelle,
À peine il jette l’œil sur elle,
Qu’il croit que les sorciers, ont maudit le troupeau ;
Où mène-t’on, dit-il, ces pauvres brebis paitre ?
Leurs petits n’ont que les os et la peau.
Gardez-les pour peupler, monsieur, dit-il au maitre,
Car de les vendre en cet état,
Vous n’en tirerez pas seulement une obole.
En prononçant cette parole
Il mit la main sur notre scélérat.
Ho, ho, dit-il, je tâte un drôle,
Qui s’est sauvé du magique attentat,
Il l’achète, on lui livre, il fait le meilleur plat,
De la prochaine hôtellerie,
Pendant que les agneaux, qu’il a mis aux abois,
Bondissent sur l’herbe fleurie,
Ou ruminent en paix à l’ombrage des bois.

Je n’expliquerai point ma fable.
Tout convoiteux du bien d’autrui,
   Tout parasite insatiable,
Bref tout humain, du siècle d’aujourd’hui,
Qui d’être mon agneau, se sentira capable,
Saura bien que je parle à lui.