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Marie-Catherine de Villedieu - Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi - Fable V. Le Papillon, le frelon, et la chenille.


Villedieu

Marie-Catherine de Villedieu - Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi - Fable V. Le Papillon, le frelon, et la chenille.

Extrait de : Marie-Catherine de Villedieu, Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi, 1670

Extrait proposé par : Edwige Keller-Rahbé


À propos de cet extrait :

L’extrait ci-dessous est présenté dans cette vidéo réalisée pour le projet Vidéos-poétesses17 en licence 3 de lettres modernes à l’université Lyon 2 durant l’année universitaire 2018-2019, disponible sur le site web de Matilda.


(licence Creative Commons BY-SA, Edwige Keller-Rahbé)
Texte de l'extrait (source) :

Un vieux frelon depuis longtemps
Avait fait des desseins sur une tubereuse ;
Un papillon, nouveau fils du printemps,
Traversait en secret, sa fortune amoureuse.
De grand murmure, et de sanglant combat,
Se vit alors la prochaine apparence,
C’est toujours de la concurrence,
Que naissent le bruit et l’éclat.
À maintenir leurs droits, les rivaux s’apprêtèrent.
      Père frelon de bourdonner,
      Papillon de papillonner,
      Tant volèrent, tant bourdonnèrent,
      Qu’enfin l’amour ils obligèrent,
      À juger de leur différend.
Il cite devant lui le couple concourant,
Leur ordonne à tous deux, d’exposer l’aventure :
      Jamais sans doute avant ce jour,
Ils ne s’étaient trouvés en telle conjoncture ;
      Mais tout parle dans la nature,
Quand il s’agit d’obéir à l’amour.
Je suis, dit le premier, un frelon qu’on estime
      Pour son labeur et pour son rang.
D’un essaim renommé le prince légitime
      Me reconnaît pour être de son sang :
      Cette tubereuse naissante,
      Par sa jeunesse florissante,
      A su mériter mon ardeur ;
      Depuis le jour qu’elle est éclose,
      Je voltige sans cesse autour de cette fleur,
Et quitte pour la voir, lys, anémone, et rose,
Qui tenaient de ma part, ces soins à grand honneur.
Ce faible papillon, cette fragile engeance,
Qui parmi nous s’ose à peine enrôler,
Sans redouter l’effet de ma vengeance
Sur mes traces semble voler.
Si pour travailler à ma tâche,
Je donne à mes désirs, un moment de relâche,
Ou vais sucer d’un fruit le naissant vermillon,
Quand je viens réparer près de ma tubereuse,
      Une absence si douloureuse ;
J’y retrouve toujours l’assidu papillon :
Faut-il qu’un frelon de ma sorte,
Chéri de flore, envié des zéphyrs,
Souffre qu’un papillon apporte
Un obstacle secret à ses tendres désirs ?
Qu’il ose impunément lui disputer la place,
   Exciter sa colère, et ses soupçons jaloux ?
      Ai-je tort de vouloir réprimer cette audace ?
      Grand Dieu, je m’en rapporte à vous.

C’est, dit le papillon, avoir mauvaise grâce,
Et faire à ce dieu mal sa cour,
Que d’exposer son travail et sa race,
Quand il s’agit des faveurs de l’amour.
Moi papillon, je ne me vante
Ni d’ancêtres fameux, ni d’exploits importants ;
Mais ma parure est éclatante,
Et j’en change tous les printemps.
À la saison que les roses nouvelles
Étalent à mes yeux leurs beautés naturelles,
Si je me trouve épris de leurs jeunes appas,
Je ne prends point mon vol vers elles,
Que l’éclat qui sort de mes ailes
Ne m’ait devancé de cent pas.
J’ai du brillant, de la jeunesse,
De l’enjouement, et de la propreté :
Je suis léger, je le confesse,
Mais je rends grâce au ciel de ma légèreté,
Lorsque papillonnant, de fleurette en fleurette,
Indiféremment je muguette
Tout ce qui paraît à mes yeux,
Cette inconstance est souvent une adresse
Pour inspirer à la fleur ma maîtresse
Le désir de m’arrêter mieux.
Si d’un illustre sang ta vanité se loue,
En humble papillon j’avoue
De ne mériter pas cet honneur comme toi ;
Mais pour finir la dispute amoureuse,
Demandons à la tubereuse,
Lequel lui plaît le plus, du frelon, ou de moi.

      Malgré le royal parentage,
      Le papillon aurait eu l’avantage,
      Si la fleur eût réglé son sort :
      Il était jeune, il était agréable ;
Mais pendant que tous deux redoublaient leur effort,
Pour obtenir un arrêt favorable,
Une chenille impitoyable
Achevait sourdement de les mettre d’accord.

Ainsi voit-on finir parmi les créatures,
Maintes et maintes aventures ;
On entre en concurrence ; et de feux, et de soins
On se dispute, on se querelle,
Pendant que le rival qu’on redoute le moins,
Triomphe en secret de la belle ;
Et laissant aux muguets, le murmure et l’éclat,
S’enrichit du butin, sans aller au combat.