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Fanny de Beauharnais - L’île de la Félicité, ou Anaxis et Théone - Chant premier


Beauharnais

Fanny de Beauharnais - L’île de la Félicité, ou Anaxis et Théone - Chant premier

Extrait tiré de : Fanny de Beauharnais, L’ile de la Félicité, ou Anaxis et Théone, 1800

Extrait proposé par : LIFG3107@ENS Lyon


À propos de cet extrait :

Fanny de Beauharnais (1737-1813), salonnière française, fut également autrice de poèmes, de contes, de nouvelles et de romans. Ses œuvres, dont elle revendique la simplicité et la légèreté, révèlent la posture philosophique et littéraire d’une femme de lettres cherchant à battre en brèche les clichés sexistes de son temps à l’aide de la fantaisie et de la satire. Son poème en trois chants : L’ile de la Félicité ou Anaxis et Théone, relate l’histoire d’Anaxis, prince de Russie, tombé sous le charme de la déesse Théone qui règne sur l’île de la Félicité.

Dès les premiers vers de ce chant épique, la narratrice se dit inspirée par la baronne d’Aulnoy, qui insuffla au genre du conte merveilleux un esprit subversif en y mêlant la satire. Fanny de Beauharnais utilise à son tour le registre satirique, donnant à ce début de poème une tonalité toute particulière. La singularité de ce chant épique se retrouve également dans le portrait d’Anaxis. Si son courage et ses exploits guerriers rappellent les caractéristiques des héros homériques, l’autrice s’écarte peu à peu de cet héritage antique pour proposer une nouvelle forme d’héroïsme, plus humaine et sensible. Anaxis se démarque ainsi du modèle héroïque traditionnel, fortement critiqué au XVIIIe siècle pour son apologie d’actions monstrueuses et immorales.

Julie Dagenbach


(licence ouverte 2.0, LIFG3107@ENS Lyon)
Texte de l'extrait (source) :

Chant premier

Je chante d’Anaxis la magique aventure.
Ô toi qui de Vénus dérobas la ceinture,
Homère, entends mes vœux ! Prête-moi tes pinceaux :
Anaxis, comme Achille, eut le cœur d’un héros.
Et toi dont la palette aimable, enchanteresse,
Par des contes charmants amusa ma jeunesse,
Séduisante Daulnoi1, chère encore aux neuf Sœurs2,
Prête-moi ton esprit, ta grâce et tes couleurs ;
Comme toi je suis femme, et comme toi sensible.
Le sexe raisonneur ne voit rien d’impossible ;
Il voudrait, m’enchainant à ses austères lois,
Endoctriner ma muse et soutenir ma voix.
J’aime mieux à la tienne associer ma gloire,
Et voler sur tes pas au temple de mémoire.

Mais il faut commencer. Pardonnez, fiers censeurs,
Nous aimons à parler ; jaser est dans nos mœurs.
Pardonnez ; je reviens au prince de Russie.
Sur le trône à vingt ans, par l’amour adoucie
Son âme n’avait point cette rude fierté
Commune en ce climat, par les ours habité.
Il était bienfaisant, courageux et sensible ;
Dans les combats surtout il était invincible.
Le Tanaïs3, déjà témoin de ses exploits,
Semblait s’enorgueillir de couler sous ses lois
Déjà le froid Volga4 l’avait vu dans ses plaines
Terrasser de Moscou les troupes inhumaines ;
Et vainqueur dans ses camps, vainqueur dans les forêts,
L’ours farouche vingt fois expira sous ses traits.


1. Daulnoi : Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, baronne d’Aulnoy, femme de lettres française du XVIIe siècle, autrice de nombreux contes de fées.

2. Neuf Sœurs : les neuf Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne, déesse de la mémoire. Elles représentent chacune un domaine précis de l’art et de la connaissance.

3. Tanaïs : nom grec antique de l’actuel fleuve Don, en Russie.

4. Volga : fleuve de Russie.