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Olympe Audouard - À travers l’Amérique, le Far-West - Ascension sociale (p. 79-81)


Audouard

Olympe Audouard - À travers l’Amérique, le Far-West - Ascension sociale (p. 79-81)

Extrait tiré de : Olympe Audouard, À travers l’Amérique, le Far-West, 1869

Extrait proposé par : LIFG3107@ENS Lyon


À propos de cet extrait :

Olympe Audouard (1832-1890) lance sa carrière en littérature après sa séparation avec son mari. Elle fréquente les cercles littéraires parisiens et fonde deux revues, Le Papillon et La Revue Cosmopolite. Elle donne plusieurs conférences sur le statut économique et juridique des femmes et appelle à des réformes pour améliorer leur situation dans la société. Elle est également une grande voyageuse : ses expéditions transposées en récits lui permettent de critiquer, par comparaison, les mœurs françaises.

Dans cet extrait de récit de voyage, l’autrice, installée à New-York, observe la vie quotidienne des Américains et se montre surprise par les différences de mentalités entre l’Europe et l’Amérique. Elle rend compte de ses observations puis s’adresse directement au lecteur pour le convaincre de ses conclusions.

Lazare Duval


(licence ouverte 2.0, LIFG3107@ENS Lyon)
Texte de l'extrait (source) :

Ainsi j’étais un jour dans un magasin de New-York, je causais avec la marchande, une femme charmante assez distinguée et ayant une certaine instruction ; arrive une femme vulgaire d’allures, avec une toilette de mauvais gout, surchargée de diamants, de bijoux, de dentelles, à faire croire qu’elle sortait d’une châsse1 ; cette femme descend de voiture, entre dans le magasin, la tête haute, le front superbe, — on aurait dit une portière s’essayant au rôle de reine, — elle fait sa commande d’une voix brève et impérative et regagne fièrement son équipage2. La dame de magasin, tout humble et empressée, lui fait une belle révérence en fermant sa portière, à quoi l’autre ne daigne même pas répondre par le plus petit salut.

— Quelle est donc cette altière grande dame? demandai-je à la marchande.

— C’est, me répondit-elle, notre ancienne voisine ; elle vendait de la volaille et de la charcuterie. Pendant la guerre, son mari ayant obtenu la fourniture de l’armée, a gagné des millions, et à présent ils ont équipage, comme vous l’avez vu, et une belle maison à Fifth avenue.

— Comment se fait-il alors, qu’ayant été votre voisine et marchande comme vous, elle vous traite avec ce superbe dédain, et ne daigne même pas vous reconnaître et vous saluer ? n’éprouvez-vous pas le désir de la remettre à sa place, en lui rappelant son ancienne profession ?

— Mais non, me répondit ingénument ma jeune marchande ; je suis même très contente de voir les grands airs qu’elle se donne, car je me dis que du jour où mon mari aura gagné assez d’argent, nous quitterons Broadway, nous prendrons maison à Fifth avenue, et je pourrai faire comme elle, c’est-à-dire arriver dans un bel équipage, entrer fièrement chez mes anciennes collègues, et leur parler comme elle me parle ; — elle est arrivée à la fortune avant moi, il est donc tout naturel qu’elle jouisse avant moi de ses avantages.

Vous le voyez, le Yankee3 a le sens pratique. Il honore l’aristocratie pour être honoré lorsqu’il en fera partie. — Chacun son tour. — On voit à Chicago des exemples de fortunes si rapides et si colossales, que cela rappelle les contes des Mille et une nuits ; seulement les fées du nouveau monde n’ont pas la puissance de transformer les millionnaires en véritables grands seigneurs…

Grattez le Russe, dit-on, vous trouvez le Cosaque4 ! Eh bien, grattez le Yankee et vous retrouvez le paysan !


1. Cage aux parois vitrées servant à protéger un objet précieux de l’air et de la poussière

2. Voiture de maître avec son attelage et le personnel de service

3. Péjoratif : colon du Nord-Est du futur territoire des États-Unis

4. Anciennement, colons guerriers, nomades et pillards qui fournissaient une cavalerie irrégulière à l’armée tsariste