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George Sand - Le Drac - Acte II, scène 5


Sand

George Sand - Le Drac - Acte II, scène 5

Extrait tiré de : George Sand, Le Drac, 1865 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : LIFG3107@ENS Lyon


À propos de cet extrait :

Le Drac est une pièce de théâtre en trois actes de George Sand, publiée en 1861 dans la Revue des deux Mondes ; la pièce est ensuite intégrée au recueil Théâtre de Nohant qui paraît en 1865. L’autrice, séjournant en Provence en raison d’une convalescence, s’intéresse à l’une des principales superstitions provençales : le Drac, en mettant en scène l’irruption soudaine de l’irrationnel (incarné par la figure du Drac) dans la vie d’une famille de pêcheurs près de Toulon. La pièce semble se lire comme une rêverie fantastique et lyrique mêlant avec poésie l’univers maritime et l’imaginaire provençal.

Le Drac (sorte de lutin selon les croyances provençales) est tombé amoureux de Francine, une jeune fermière. Mais Francine ne croit pas au Drac. Ce dernier va alors prendre une apparence humaine pour chercher à la séduire : il se transforme alors en Nicolas, un pêcheur porté disparu. Le Drac tente également dans l’acte II d’utiliser ses pouvoirs magiques sur Francine durant son sommeil et cherche alors à communiquer avec elle en rêve. Toutefois, la réaction de Francine rend le Drac fou de jalousie puisque la rêveuse pense converser avec son amant : Bernard, comme en témoigne la scène 5 de l’acte II.

Aurélie Thioulouze


(licence ouverte 2.0, LIFG3107@ENS Lyon)
Texte de l'extrait (source) :

Acte II - Scène 5

FRANCINE, s’asseyant.

Ah ! que je suis lasse ! J’ai eu tant de secousses aujourd’hui ! (Elle appuie sa tête dans ses mains ; le Drac s’approche et lui casse son fil. Revenant à elle et reprenant son ouvrage.) Allons, il ne faut pas dormir ! Tiens, j’ai cassé mon fil ! (Elle le raccommode.) Et d’ailleurs je ne veux plus penser à tout ça, j’en deviendrais malade ! … (Elle s’assoupit ; le Drac noue le fil deux ou trois fois. S’éveillant.) Ah bien, j’en ai fait, des nœuds ! … Où diantre j’avais-t-il la tête ? … C’est comme si j’étais enchantée ! Tout danse autour de moi ! (Elle s’endort.)

LE DRAC. (Bruit de la mer très doux.)

« C’est l’heure charmante où mon esprit domine et persuade le tien, ô Francine, perle des rivages ! c’est l’heure où le soleil, plongé dans la mer, embrase encore le ciel rose où tremble l’étoile d’argent ; c’est l’heure du doute et du rêve, c’est l’heure de la vision ailée !

Écoute la brise marine qui te berce et le faible remous du flot sur le sable : c’est la plainte du sylphe qui approche, c’est le soupir de l’esprit qui te cherche.

Écoute le cri saccadé de la cigale attardée dans les roseaux : c’est l’ardent appel de l’époux mystérieux qui t’attend !

Quitte cette terre de faiblesse et de souffrance, viens sur les flots toujours émus, toujours vivants ! viens avec ceux qui sont toujours jeunes. Je te conduirai dans le royaume des merveilles, dans le palais transparent des elfes, sous le dais de corail des ondines !

Viens, et tu auras la science de toutes choses, tu liras dans la pensée de toutes les créatures, depuis la fantaisie de l’insecte qui vole de fleur en fleur jusqu’à la plus secrète pensée de l’homme ; tu entendras la respiration profonde de la pierre écrasée sous la pierre, tu comprendras le langage passionné du torrent qui se précipite et les suaves paroles qu’en son extase amoureuse l’alouette chante au soleil matinal !

Viens, Francine… »

FRANCINE, rêvant.

Bernard ! tu m’appelles ?

LE DRAC.

Non, c’est moi ! c’est moi, le roi des songes, le drac aux ailes d’azur !

FRANCINE.

Bernard !

LE DRAC.

Oublie-le donc, n’écoute que moi !

FRANCINE.

Bernard, je t’écoute !

LE DRAC, s’éloignant un peu d’elle.

Ah ! toujours lui ! Elle l’aime donc bien ! Eh bien, tant pis pour toi, Francine ! Tu veux souffrir, tu souffriras ! — À moi, visions de la nuit ! à moi, fantômes décevants ! … Rival détesté, ne puis-je rien contre toi ? ne puis-je évoquer un esprit plus puissant que ton amour ? … Spectres, illusions, voix trompeuses, images effrayantes, reflets du passé, terreurs de l’avenir, obéissez-moi ! Quoi ! rien ? ne suis-je plus rien moi-même ? Par ce signe redouté (il trace dans l’air un signe magique), paraissez ! Paraissez donc, présages et frayeurs, tourments et misères de l’homme !