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Lucile de Chateaubriand - Trois poèmes en prose : À la lune ; L’Aurore ; L’Innocence


Chateaubriand

Lucile de Chateaubriand - Trois poèmes en prose : À la lune ; L’Aurore ; L’Innocence

Extrait tiré de : Lucile de Chateaubriand, Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses poèmes, ses lettres, 1879

Extrait proposé par : LIFG3107@ENS Lyon


À propos de cet extrait :

Lucile de Chateaubriand (1764-1804) est bien moins connue que son frère, auteur des Mémoires d’outre-tombe, qui y évoque pourtant les qualités d’écriture de sa sœur : « Les pensées de Lucile n’étaient que des sentiments ; elles sortaient avec difficulté de son âme ; mais quand elle parvenait à les exprimer, il n’y avait rien au-dessus » (F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre I, partie 3, chapitre VI, Paris, Garnier, 1989). C’est d’ailleurs dans ses Mémoires que Chateaubriand insère trois poèmes écrits par sa sœur, dans un chapitre intitulé « Manuscrit de Lucile ». Ces poèmes ont ensuite été publiés par Anatole France dans un ouvrage consacré à Lucile de Chateaubriand, en 1879, dans lequel sont rassemblés les lettres, les contes et les poèmes de l’autrice. Ces textes dévoilent les préoccupations esthétiques et philosophiques de Lucile de Chateaubriand ; comme dans ces trois poèmes qui paraissent annoncer le Romantisme, où l’autrice explore notamment les limites de la prosodie.

Nathan Gilquin


(licence ouverte 2.0, LIFG3107@ENS Lyon)
Texte de l'extrait (source) :

À LA LUNE

Chaste déesse ! Déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur ne se mêlent à tes tendres clartés, j’ose te prendre pour confidente de mes sentiments. Je n’ai point, non plus que toi, à rougir de mon propre cœur, mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien. Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu conserves toujours la sérénité ; les tempêtes et les orages qui s’élèvent de notre globe, glissent sur ton disque paisible. Déesse aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.

L’AURORE

Quelle douce clarté vient éclairer l’Orient ! Est-ce la jeune Aurore qui entrouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du sommeil ? Déesse charmante, hâte-toi ! Quitte la couche nuptiale, prends la robe de pourpre ; qu’une ceinture moelleuse la retienne dans ses nœuds ; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats ; qu’aucun ornement ne profane tes belles mains faites pour entrouvrir les portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes cheveux d’or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta bouche s’exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la nature sourit à ta présence ; toi seule verses des larmes, et les fleurs naissent.

L’INNOCENCE

Fille du ciel, aimable Innocence, si j’osais de quelques-uns de tes traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de vertu à l’enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la vieillesse et de bonheur à l’infortune ; qu’étrangère à nos erreurs, tu ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n’a rien que de céleste. Belle Innocence ! Mais quoi les dangers t’environnent, l’envie t’adresse tous ses traits ; trembleras-tu, modeste Innocence ? Chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent ? Non, je te vois debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.