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Violette Leduc - Thérèse et Isabelle - La récréation


Leduc

Violette Leduc - Thérèse et Isabelle - La récréation

Extrait tiré de : Violette Leduc, Thérèse et Isabelle, 2000 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : LIFG3107@ENS Lyon


À propos de cet extrait :

Violette Leduc (1907-1972) connait un succès tardif avec la publication de La Bâtarde en 1964, préfacée par Simone de Beauvoir, avant de retomber dans l’oubli. Souvent considérée comme une des pionnières de l’autofiction, l’autrice évoque ouvertement ses amours lesbiens, sa sexualité, son avortement et ses réflexions sur la féminité au travers de son œuvre.

Écrit en 1954, Thérèse et Isabelle ne paraît qu’en 1966 sous une forme largement censurée suite aux craintes de poursuites de Raymond Queneau, membre du comité de lecture de Gallimard. Le roman, qui relate l’amour passionné et charnel de deux jeunes pensionnaires, Thérèse et Isabelle, est jugé trop transgressif. Que ce soit à cause de la jeunesse des protagonistes, de l’évocation sans fard de l’homosexualité féminine ou de la précision inédite des descriptions du plaisir physique, le tout sous la plume d’une femme. La censure persiste jusqu’en 2000, date de la publication posthume qui présente enfin l’œuvre dans son intégralité.

Dans notre extrait, Thérèse et Isabelle se retrouvent en cachette dans les toilettes du pensionnat à l’heure de la récréation.

Pauline Hiernard


(licence ouverte 2.0, LIFG3107@ENS Lyon)
Texte de l'extrait (source) :

J’errais à l’écart autour des cabinets. J’entrai. Une odeur intermédiaire entre l’odeur chimique d’une fabrique de bonbons et celle du désinfectant des collèges persistait. Je ne détestais plus l’haleine de la désinfection générale qui nous délabrait les soirs de rentrée. L’odeur était le rideau de fond avant notre rencontre. Les cris des enfants fous reculaient. Du siège en bois clair souvent savonné montait une vapeur : la vapeur de tendresse d’une masse de cheveux de lin. Je me penchai sur la cuvette. L’eau dormante reflétait mon visage antérieur à la création de la terre. Je palpai la poignée, la chaine, j’enlevai ma main. La chaine se balança à côté de l’eau triste. On m’appela. Je n’osais pas mettre le crochet pour m’enfermer.

— Ouvrez, supplia la voix.

Quelqu’un secouait les portes.

Je voyais l’œil. Il bouchait la découpe dans la porte du cabinet.

— Mon amour.

Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me taire et celle de me rengorger.

Elle m’attend mais ce n’est pas la sécurité. Le mot qu’elle a dit est trop fort. Nous nous regardons, nous sommes paralysées.

Je me jetai dans ses bras.

Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ?

J’ai encadré son visage :

— Mon amour.

Je la contemplais, je me souvenais d’elle au présent, je l’avais près de moi de dernier instant en dernier instant. Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare.

— Vous êtes ici, vous êtes vraiment ici ?

Je lui posais des questions, j’exigeais du silence. Nous psalmodiions, nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées. Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet. La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions non. Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois, nous réunissions deux troncs d’arbres en un seul, nous étions les premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par rafales.

— Plus fort, plus fort… Serrez à m’étouffer, dit-elle.

Je la serrais mais je ne supprimais pas les cris, la cour, le boulevard et ses platanes.