George
* le deuxième texte

           

La Fontaine, « La jeune veuve »


La Fontaine

La Fontaine, « La jeune veuve »

Extrait de : La Fontaine, Fables choisies, 1668

Extrait proposé par : Edwige Keller-Rahbé


Texte de l'extrait (source) :

La perte d’un époux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;
   Le Temps ramène les plaisirs.
   Entre la veuve d’une année
   Et la veuve d’une journée
La différence est grande : on ne croirait jamais
   Que ce fût la même personne.
L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;
C’est toujours même note et pareil entretien :
   On dit qu’on est inconsolable ;
   On le dit, mais il n’en est rien,
   Comme on verra par cette fable,
   Ou plutôt par la vérité.
   L’époux d’une jeune beauté
Partait pour l’autre monde. À ses côtés, sa femme
Lui criait : « Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »
   Le mari fait seul le voyage.
La belle avait un père, homme prudent et sage :
   Il laissa le torrent couler.
   À la fin, pour la consoler,
« Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.
   Je ne dis pas que tout à l’heure
   Une condition meilleure
   Change en des noces ces transports ;
Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt. – Ah ! dit-elle aussitôt,
   Un cloître est l’époux qu’il me faut. »
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
   Un mois de la sorte se passe.
L’autre mois, on l’emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure.
   Le deuil enfin sert de parure,
   En attendant d’autres atours.
   Toute la bande des Amours
Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,
   Ont aussi leur tour à la fin.
   On se plonge soir et matin
   Dans la fontaine de Jouvence.
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :
   « Où donc est le jeune mari
   Que vous m’avez promis ? » dit-elle.