George
* le deuxième texte

           

Marie-Catherine de Villedieu, « La Tourterelle et le Ramier »


Villedieu

Marie-Catherine de Villedieu, « La Tourterelle et le Ramier »

Extrait de : Marie-Catherine de Villedieu, Fables, ou Histoires allégoriques, dédiées au Roi, 1670

Extrait proposé par : Edwige Keller-Rahbé


Texte de l'extrait (source) :

Qu’on ne me parle plus d’Amour, ni de Plaisirs,
Disait un jour la triste Tourterelle :
Consacrez-vous, mon Âme, à d’éternels soupirs,
   J’ai perdu mon Amant fidèle.
Arbres, Ruisseaux, Gazons délicieux,
Vous n’avez plus de charmes pour mes yeux,
   Mon Amant a cessé de vivre :
Qu’attendons-nous, mon cœur ? Hâtons nous de le suivre.
Comme on l’eût dit, autrefois on l’eût fait.
Quand nos Pères voulaient peindre un Amour parfait :
   La Tourterelle en était le symbole,
Elle suivait toujours son Amant au trépas ;
   Mais la mode change ici-bas,
   De cette constance frivole.
   Le Désespoir a perdu son crédit,
   Et Tourterelle se console,
S’il faut tenir pour vrai, ce que ma Fable en dit.
   Elle prétend, que cette Désolée,
À sa juste douleur voulant être immolée,
Choisit un vieux Palais, vrai séjour des Hiboux ;
   Où sans chercher aucune nourriture,
Un prompt trépas était son espoir le plus doux :
Mais qui ne sait pas, qu’en toute conjoncture,
La Providence est plus sage que nous ?
   Dans cette demeure sauvage,
   Habitait un jeune Ramier,
   Houpé, patu1, de beau plumage,
   Et, quoique jeune, vieux Routier2
Dans l’art de soulager les douleurs du veuvage.
Pour notre Tourterelle, il mit courtoisement,
   Ses plus beaux secrets en usage ;
   La Pauvrette, au commencement,
   Loin de prêter l’oreille à son langage,
   Ne voulait pas, se montrer seulement :
Mais le Ramier parlant de défunt son Amant,
   Insensiblement il l’engage
   À recevoir son compliment.
Ce compliment fut d’une grande force,
Il disait du défunt, toute sorte de bien,
   Ne blâmait la Veuve de rien ;
Bref, c’était une douce amorce,
Pour attirer un plus long entretien.
   Voilà donc la belle Affligée,
   En tendres propos engagée :
   Elle tombe sur le discours
   De l’Histoire de ses Amours :
Dépeint, non sans cris, et sans larmes,
Du pauvre Trépassé, les vertus et les charmes :
Et ne croyant par là, que flatter sa douleur,
Elle apprit au Ramier le chemin de son cœur.
Par ce que le Défunt avait fait pour lui plaire,
   Il comprit ce qu’il fallait faire.
   Il était copiste entendu ;
Il sut si dextrement imiter son modèle,
   Que dans peu notre Tourterelle
Crut retrouver en lui, ce qu’elle avait perdu.


1 Patu : qui a des plumes jusque sur les pattes.
2 Routier : fort expérimenté.