George
* le deuxième texte

           

Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves - Le portrait dérobé


La Fayette

Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves - Le portrait dérobé

Extrait de : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1678 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : C. Guerrieri


À propos de cet extrait :

La Princesse de Clèves est une femme mariée. Lors d’un bal à la Cour, elle rencontre le Duc de Nemours. Ils tombent amoureux l’un de l’autre au premier regard sans se l’avouer. Et, fidèle à son mari, Mme de Clèves refuse de céder à sa passion.


(licence Creative Commons BY-NC-SA, C. Guerrieri)
Texte de l'extrait (source) :

Il y avait longtemps que M. de Nemours souhaitait d’avoir le portrait de madame de Clèves. Lorsqu’il vit celui qui était à M. de Clèves, il ne put résister à l’envie de le dérober à un mari qu’il croyait tendrement aimé ; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu’un autre.

Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n’était qu’à demi fermé, M. de Nemours, le dos contre la table qui était au pied du lit ; et elle vit que, sans tourner la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle n’eut pas de peine à deviner que c’était son portrait, et elle en fut si troublée que madame la dauphine remarqua qu’elle ne l’écoutait pas et lui demanda tout haut ce qu’elle regardait. M. de Nemours se tourna à ces paroles ; il rencontra les yeux de madame de Clèves qui étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu’il n’était pas impossible qu’elle eût vu ce qu’il venait de faire.

Madame de Clèves n’était pas peu embarrassée : la raison voulait qu’elle demandât son portrait ; mais en le demandant publiquement, c’était apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle ; et, en le lui demandant en particulier, c’était quasi l’engager à lui parler de sa passion ; enfin, elle jugea qu’il valait mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu’elle lui pouvait faire sans qu’il sût même qu’elle la lui faisait. M. de Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause, s’approcha d’elle et lui dit tout bas : « Si vous avez vu ce que j’ai osé faire, ayez la bonté, madame, de me laisser croire que vous l’ignorez, je n’ose vous en demander davantage » ; et il se retira après ces paroles, et n’attendit point sa réponse.