George
* le deuxième texte

           

Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique


Diome

Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique

Extrait de : Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique, 2003 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : C. Guerrieri


À propos de cet extrait :

Autrice sénégalaise d’expression francophone vivant en France, Fatou Diome évoque souvent dans ses œuvres les rapports entre la France et l’Afrique. Dans Le ventre de l’Atlantique, d’inspiration autobiographique, Salie, la narratrice, vit en France ; son petit frère, Madické, est resté sur leur île du Sénégal, Niodior. Il ne rêve que d’une chose : être sélectionné comme joueur dans une équipe de football française pour venir rencontrer son idole, Maldini. Ses illusions sur la France, ainsi que celles de tous les autres villageois, sont alimentés par ceux qui sont partis et revenus, dont « l’homme de Barbès » qui possède l’une des rares télévisions du village.


(licence Creative Commons BY-NC-SA, C. Guerrieri)
Texte de l'extrait (source) :

Au clair de lune, à la fin des matchs diffusés à la télé, l’homme de Barbès trônait au milieu de son auditoire admiratif et déroulait sa bobine, l’une de ses épouses passant à intervalles réguliers pour servir le thé.

« Alors, tonton, c’était comment là-bas, à Paris ? » lançait un des jeunes.

C’était la phrase rituelle, le verbe innocent dont Dieu avait besoin pour recréer le monde sous le ciel étoilé de Niodior :

« C’était comme tu ne pourras jamais l’imaginer. Comme à la télé, mais en mieux, car tu vois tout pour de vrai. Si je te raconte réellement comment c’était, tu ne vas pas me croire. [...] J’ai atterri à Paris la nuit ; on aurait dit que le bon Dieu avait donné à ces gens-là des milliards d’étoiles rouges, bleues et jaunes pour s’éclairer ; la ville brillait de partout. Depuis l’avion qui descendait, on pouvait imaginer les gens dans leurs appartements. J’habitais dans cette immense ville de Paris. Rien que leur aéroport, il est plus grand que notre village. Avant, je n’avais jamais pensé qu’une si belle ville pouvait exister. Mais je l’ai vue de mes propres yeux. La tour Eiffel et l’Obélisque, on dirait qu’ils touchent le ciel. Les Champs-Élysées, il faut une journée, au moins, pour les parcourir, tellement les boutiques de luxe, qui les jalonnent, regorgent de marchandises extraordinaires qu’on ne peut s’empêcher d’admirer. [...] »

Évaluant l’intérêt croissant porté à son récit, l’homme de Barbès sirotait une tasse de thé, étalait son sourire édenté et continuait, d’une voix encore plus vive :

« Ah ! La vie, là-bas ! Une vraie vie de pacha ! Croyez-moi, ils sont très riches, là-bas. Chaque couple habite, avec ses enfants, dans un appartement luxueux, avec électricité et eau courante. [...] Chacun a sa voiture pour aller au travail et amener les enfants à l’école ; sa télévision, où il reçoit les chaînes du monde entier ; son frigo et son congélateur chargés de bonne nourriture. Ils ont une vie très reposante. Leurs femmes ne font plus les tâches ménagères, elles ont des machines pour laver le linge et la vaisselle. [...] Et tout le monde vit bien. Il n’y a pas de pauvres, car même à ceux qui n’ont pas de travail, l’État paie un salaire : ils appellent ça le RMI, le revenu minimum d’insertion. Tu passes la journée à bâiller devant ta télé, et on te file le revenu maximum d’un ingénieur de chez nous ! [...] Tout ce dont vous rêvez est possible. Il faut vraiment être un imbécile pour rentrer pauvre de là-bas. [...] »

La nuit était toujours profonde quand Madické et ses camarades se dispersaient dans les ruelles du village. En se mordillant la joue, l’homme de Barbès se jetait dans son lit, soulagé d’avoir réussi, une fois de plus, à préserver, mieux, à consolider son rang. Il avait été un nègre à Paris et s’était mis, dès son retour, à entretenir les mirages qui l’auréolaient de prestige. [...] Jamais ses récits torrentiels ne laissaient émerger l’existence minable qu’il avait menée en France. Le sceptre à la main, comment aurait-il pu avouer qu’il avait d’abord hanté les bouches du métro, chapardé pour calmer sa faim, fait la manche, survécu à l’hiver grâce à l’Armée du Salut avant de trouver un squat avec ses compagnons d’infortune ? Pouvait-il décrire les innombrables marchés où, serrant les fesses à chaque passage des pandores1, il soulevait des cageots de fruits et légumes, obéissant sans broncher au cuistre boueux qui le payait une bouchée de pain, au noir ? Perpétuel clandestin, c’est muni d’un faux titre de séjour, photocopie de la carte de résident d’un copain-complice, qu’il avait ensuite sillonné l’Hexagone, au bon vouloir d’employeurs peu scrupuleux. [...] Doux comme un agneau, ses mâchoires carrées lui dessinèrent bientôt un profil de gardien. La nuit, il affûtait son regard sur la carosserie des voitures rutilantes d’une résidence huppée. Je ne sais qui promenait l’autre, mais avec un chien d’attaque, chacun à une extrémité de la même laisse, il arpentait les allées noires et graisseuses jusqu’au premier « Bonjour Mamadou » qui signalait la fin de sa faction. Il ne s’appelait pas Mamadou, mais tous les habitants de la résidence le prénommaient ainsi.


1. La police, en argot.