George
* le deuxième texte

           

Christine Montalbetti. Le Cas Jekyll


Montalbetti

Christine Montalbetti. Le Cas Jekyll

Extrait de : Christine Montalbetti, Le cas Jekyll, 2007

Extrait proposé par : C. Guerrieri


Texte de l'extrait (source) :

Il y eut un soir où je sus que j’étais prêt.

Je le tiens dans ma main, ce breuvage trouble et fumant, avec son précipité orange qui le zèbre en volutes doucereuses, et qui doit me permettre d’opérer physiquement la dissociation de mes pulsions ! La potion que j’ai confectionnée, hop, je me la siffle.

Ah, my goodness1 !

Cette part-là est presque inénarrable2. La douleur que c’est. L’arrachement. L’écartèlement. La réduction. Ce qui me paraît se broyer, de mes os. Ce qui se ratatine. La souffrance atroce du rétrécissement. La déformation. Nuit maudite !

Or, aussitôt après la douleur considérable, quelque chose de délicieux se met à me couler dans les veines. Chacune est comme un petit ruisseau tout neuf et riant, et qui irrigue de vivifiantes prairies. Peinture exquise !

Je cours vers ma chambre, je veux me voir dans le miroir de ma coiffeuse. Je gambade avec la même joie, je pense, que les premiers hommes qui s’essayèrent à la bipédie. Mon pas est si sautillant, si léger ! La courette3 me découpe un carré de ciel qui m’est réservé et qui me couvre comme un dais4.

La lune très grosse entre abondamment dans la pièce et l’éclaire comme en plein jour.
Celui que je vois n’est pas fort coquet, pour sûr. Mais ta vilaine face me plaît, comme un autre moi-même.

Il y a dans le mouvement de se reconnaître je ne sais quelle gratification qui dépasse les considérations esthétiques.

Que m’importe cette petite taille, cette difformité vague, puisque c’est moi, enfin, sous un nouveau jour, que jusque-là je n’avais pu contempler !

Mais l’aube va naître. Mes gens5 grappillent leurs dernières minutes de sommeil. Parviendrai-je à reprendre mon apparence d’avant ? Ou bien garderai-je pour toujours ma figure de Hyde ? Je traverse la courette dans l’autre sens, vers le laboratoire, avec au cœur un affreux suspens.

Non plus sautillant, comme tout à l’heure, mais détalant comme un chat inquiet. J’ai établi soigneusement mes calculs ; or une erreur, n’est-ce pas, peut toujours s’y glisser. Je bois la seconde potion.

Sacrebleu ! dieux du ciel ! londonienne frayeur ! Mes os de Hyde cette fois s’étirent, mes muscles s’allongent dans des souffrances terribles. Puis cela cesse. Je me dirige de nouveau, encore haletant, jusqu’à ma chambre, et, dans le miroir de ma coiffeuse, je vois qui ? Jekyll, qui souffle comme un bœuf, ses jolis traits un peu tirés, mais en tout point semblable à celui qu’il a été.


1. Mon Dieu !
2. Qu’on ne peut pas raconter.
3. La courette : une petite cour que Jekyll / Hyde doit traverser pour aller de sa maison à son laboratoire.
4. Pièce d’étoffe précieuse.
5. « Mes gens » : mes serviteurs.