George
* le deuxième texte

           

Annie Ernaux - Les Années - Incipit


Ernaux

Annie Ernaux - Les Années - Incipit

Extrait de : Annie Ernaux, Les Années, 2008 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Françoise Cahen


Texte de l'extrait (source) :

Toutes les images disparaîtront.

la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se renculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café 

la figure pleine de larmes d’Alida VaIIi dansant avec Georges Wilson dans le film Une aussi longue absence 

l’homme croisé sur un trottoir de Padoue, l’été 90, avec des mains attachées aux épaules, évoquant aussitôt le souvenir de la thalidomide prescrite aux femmes enceintes contre les nausées trente ans plus tôt et du même coup l’histoire drôle qui se racontait ensuite : une future mère tricote de la layette en avalant régulièrement de la thalidomide, un rang, un cachet. Une amie horrifiée lui dit, tu ne sais donc pas que ton bébé risque de naître sans bras, et elle répond, oui je sais bien mais je ne sais pas tricoter les manches 

Claude Piéplu en tête d’un régiment de légionnaires, le drapeau dans une main, de l’autre tirant une chèvre, dans un film des Charlots 

cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot 

sur une scène de théâtre en plein air, la femme enfermée dans une boîte que des hommes avaient transpercée de part en part avec des lances d’argent - ressortie vivante parce qu’il s’agissait d’un tour de prestidigitation appelé Le Martyre d’une femme 

les momies en dentelles déguenillées pendouillant aux murs du couvent dei Cappuccini de Palerme 

le visage de Simone Signoret sur l’affiche de Thérèse Raquin

la chaussure tournant sur un socle dans un magasin André rue du Gros-Horloge à Rouen, et autour la même phrase défilant continuellement : « avec Babybotte Bébé trotte et pousse bien » 

l’inconnu de la gare Termini à Rome, qui avait baissé à demi le store de son compartiment de première et, invisible jusqu’à la taille, de profil, manipulait son sexe à destination des jeunes voyageuses du train sur le quai d’en face, accoudées à la barre 

le type dans une publicité au cinéma pour Paic Vaisselle, qui cassait allègrement les assiettes sales au lieu de les laver. Une voix off disait sévèrement « ce n’est pas la solution ! » et le type regardait avec désespoir les spectateurs, « mais quelle est la solution ? » 

la plage d’Arenys de Mar à côté d’une ligne de chemin de fer, le client de l’hôtel qui ressemblait à Zappy Max 

le nouveau-né brandi en l’air comme un lapin décarpillé dans la salle d’accouchement de la clinique Pasteur de Caudéran, retrouvé une demi-heure après tout habillé, dormant sur le côté dans le petit lit, une main dehors et le drap tiré jusqu’aux épaules 

la silhouette sémillante de l’acteur Philippe Lemaire, marié. à Juliette Gréco 

dans une publicité à la télé, le père essayant vainement, en douce derrière son journal, de lancer en l’air une Picorette et de la rattraper avec la bouche, comme sa petite fille 

une maison avec une tonnelle de vigne vierge, qui était un hôtel dans les années soixante, au 90 A, sur les Zattere, à Venise [...]

Elles s’évanouiront toutes d’un seul coup comme l’ont fait les millions d’images qui étaient derrière les fronts des grands-parents morts il y a un demi-siècle, des parents morts eux aussi. Des images où l’on figurait en gamine au milieu d’autres êtres déjà disparus avant qu’on soit né, de même que dans notre mémoire sont présents nos enfants petits aux côtés de nos parents et de nos camarades d’école. Et l’on sera un jour dans le souvenir de nos enfants au milieu de petits-enfants et de gens qui ne sont pas encore nés. Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais. Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve à l’histoire.