George
* le deuxième texte

           

Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique - Le portrait de la mère


Duras

Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique - Le portrait de la mère

Extrait de : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, 1951 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Collecte de listes de bac du projet Le Deuxième Texte


Texte de l'extrait (source) :

Toutes les dix minutes à peu près, la mère levait la tête au-dessus des cannas, gesticulait dans leur direction, et criait.

Tant qu’ils étaient ensemble, elle ne s’approchait pas. Elle se contentait de gueuler. Depuis l’écroulement des barrages, elle ne pouvait presque rien essayer de dire sans se mettre à gueuler, à propos de n’importe quoi. Autrefois, ses enfants ne s’inquiétaient pas de ses colères. Mais depuis les barrages, elle était malade et même en danger de mort, d’après le docteur. Elle avait déjà eu trois crises, et toutes trois, d’après le docteur, auraient pu être mortelles. On pouvait la laisser crier un moment, mais pas trop longtemps. La colère pouvait lui donner une crise.

Le docteur faisait remonter l’origine de ses crises à l’écroulement des barrages. Peut-être se trompait-il. Tant de ressentiment n’avait pu s’accumuler que très lentement, année par année, jour par jour. Il n’avait pas qu’une seule cause. Il en avait mille, y compris l’écroulement des barrages, l’injustice du monde, le spectacle de ses enfants qui se baignaient dans la rivière...

La mère avait eu pourtant des débuts qui ne la prédestinaient en rien à prendre vers la fin de sa vie une telle importance dans l’infortune, qu’un médecin pouvait parler maintenant de la voir mourir de cela, mourir de malheur.

Fille de paysans, elle avait été si bonne écolière que ses parents l’avaient laissée aller jusqu’au brevet supérieur. Après quoi, elle avait été pendant deux ans institutrice dans un village du Nord de la France. On était alors en 1899. Certains dimanches, à la mairie, elle rêvait devant les affiches de propagande coloniale. « Engagez-vous dans l’armée coloniale », « Jeunes, allez aux colonies, la fortune vous y attend. » A l’ombre d’un bananier croulant sous les fruits, le couple colonial, tout de blanc vêtu, se balançait dans des rocking-chairs tandis que des indigènes s’affairaient en souriant autour d’eux. Elle se maria avec un instituteur qui, comme elle, se mourait d’impatience dans un village du Nord, victime comme elle des ténébreuses lectures de Pierre Loti. Peu après leur mariage, ils firent ensemble leur demande d’admission dans les cadres de l’enseignement colonial et ils furent nommés dans cette grande colonie que l’on appelait alors l’Indochine française.

Suzanne et Joseph étaient nés dans les deux premières années de leur arrivée à la colonie. Après la naissance de Suzanne, la mère abandonna l’enseignement d’État. Elle ne donna plus que des leçons particulières de français. Son mari avait été nommé directeur d’une école indigène et, disait-elle, ils avaient vécu très largement malgré la charge de leurs enfants. Ces années-là furent sans conteste les meilleures de sa vie, des années de bonheur. Du moins c’était ce qu’elle disait. Elle s’en souvenait comme d’une terre lointaine et rêvée, d’une île. Elle en parlait de moins en moins à mesure qu’elle vieillissait, mais quand elle en parlait c’était toujours avec le même acharnement. Alors, à chaque fois, elle découvrait pour eux de nouvelles perfections à cette perfection, une nouvelle qualité à son mari, un nouvel aspect de l’aisance qu’ils connaissaient alors, et qui tendait à devenir une opulence dont Joseph et Suzanne doutaient un peu.

Lorsque son mari mourut, Suzanne et Joseph étaient encore très jeunes. De la période qui avait suivi, elle ne parlait jamais volontiers. Elle disait que ç’avait été difficile, qu’elle se demandait encore comment elle avait pu en sortir. Pendant deux ans, elle avait continué à donner des leçons de français. Puis, comme c’était insuffisant, des leçons de français et des leçons de piano. Puis, comme c’était encore insuffisant, à mesure que grandissaient ses enfants, elle s’était engagée à l’Eden-Cinéma comme pianiste. Elle y était restée dix ans. Au bout de dix ans, elle avait pu faire des économies suffisantes pour adresser une demande d’achat de concession à la Direction générale du cadastre de la colonie.

Son veuvage, son ancienne appartenance au corps enseignant et la charge de ses deux enfants lui donnaient un droit prioritaire sur une telle concession. Elle avait pourtant dû attendre deux ans avant de l’obtenir.

Il y avait maintenant six ans qu’elle était arrivée dans la plaine, accompagnée de Joseph et de Suzanne, dans cette Citroën B. 12 qu’ils avaient toujours.

Dès la première année elle mit en culture la moitié de la concession. Elle espérait que cette première récolte suffirait à la dédommager en grande partie des frais de construction du bungalow. Mais la marée de juillet monta à l’assaut de la plaine et noya la récolte. Croyant qu’elle n’avait été victime que d’une marée particulièrement forte, et malgré les gens de la plaine qui tentaient de l’en dissuader, l’année d’après la mère recommença. La mer monta encore. Alors elle dut se rendre à la réalité : sa concession était incultivable. Elle était annuellement envahie par la mer. Il est vrai que la mer ne montait pas à la même hauteur chaque année. Mais elle montait toujours suffisamment pour brûler tout, directement ou par infiltration. Exception faite des cinq hectares qui donnaient sur la piste, et au milieu desquels elle avait fait bâtir son bungalow, elle avait jeté ses économies de dix ans dans les vagues du Pacifique.