George
* le deuxième texte

           

Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique - Lettre aux chiens de cadastre, p. 236-237


Duras

Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique - Lettre aux chiens de cadastre, p. 236-237

Extrait de : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, 1951 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Collecte de listes de bac de George


Texte de l'extrait (source) :

« Je m’aperçois que ma lettre est bien longue, mais j’ai toute ma nuit pour la faire. Je ne dors plus depuis mes malheurs, les barrages écroulés. J’ai beaucoup hésité avant de vous écrire cette dernière lettre, avant de vous mettre au courant de toutes ces considérations, mais il me semble maintenant que j’ai eu tort de ne pas l’avoir fait plus tôt et qu’elles seules sont susceptibles de vous faire vous intéresser à mon cas. Autrement dit, pour que vous vous intéressiez à moi il faut que je vous parle de vous. De votre ignominie peut-être, mais de vous. Et si vous lisez cette lettre, je suis sûre que vous lirez les autres pour voir quel progrès a fait en moi la connaissance de votre ignominie.

« Si ça ne leur sert encore a rien, a eux, de vous tuer un jour d’inspection, ça pourrait peut-être me servir un jour à moi. Quand je serai seule, quand mon fils sera parti, quand ma fille sera partie et que je serai seule et si découragée que plus rien ne m’importera, alors, peut-être qu’avant de mourir j’aurai envie de voir vos trois cadavres se faire dévorer par les chiens errants de la plaine. Enfin, ils se régaleraient, ils auraient leur festin. Alors oui, au moment de mourir je pourrais dire aux paysans : « si l’un de vous veut me faire un dernier plaisir, avant que je meure, qu’il tue les trois agents cadastraux de Kam. » Mais je ne leur dirai que lorsque le moment sera venu de le faire. Pour le moment, lorsqu’ils me demandent par exemple : « mais d’où viennent donc ces planteurs chinois qui ont pris pour leurs poivriers le meilleur de nos terres en lisière de forêt ? Je leur explique que c’est vous qui, profitant du fait qu’ils n’ont pas de titre de propriété, les avez vendues à ces planteurs chinois. « Qu’est ce que c’est donc qu’un titre de propriété ? », me demandent-ils. Je leur explique : vous ne pouvez pas le savoir. C’est un papier qui témoigne de votre propriété. Mais pas plus que les oiseaux ou les singes de l’embouchure du Rac n’ont de titre de propriété vous n’en avez. Qui donc vous les aurait donnés ? Ce sont les chiens du cadastre de Kam qui ont inventé ça pour pouvoir disposer de vos terres et les vendre. »

« Voilà ce que je me contente de faire sur cette concession inutilisable. Je parle au caporal. Je parle à d’autres. J’ai parlé à tous ceux qui sont venus faire les barrages et je leur explique inlassablement qui vous êtes. Quand un petit enfant meurt, je leur dis : « voilà qui ferait plaisir à ces chiens du cadastre de Kam - pourquoi cela leur ferait-il plaisir ? » demandent-ils et je leur dis la vérité, que plus il mourra d’enfants dans la plaine, plus la plaine se dépeuplera et plus votre mainmise sur la plaine se renforcera. Je ne leur dis, comme vous voyez, que la vérité et devant un petit enfant mort je la leur dois bien. « Pourquoi n’envoient-ils pas de quinine ? Pourquoi n’y a-t-il pas un médecin, pas un poste sanitaire ? Pas d’alun pour décanter l’eau en saison sèche ? Pas une seule vaccination ? » Je leur dis pourquoi même si cette vérité dépasse votre entendement, dépasse vos prétentions personnelles sur la plaine, cette vérité que je leur dis n’en est pas moins vraie et tous vos soins en préparent l’avènement.