George
* le deuxième texte

           

Maryse Condé - Rêves amers - S’insérer dans l’univers professionnel


Condé

Maryse Condé - Rêves amers - S’insérer dans l’univers professionnel

Extrait de : Maryse Condé, Rêves amers, 2005 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Ministère de l’Éducation nationale Annales du brevet


Texte de l'extrait (source) :

Rose-Aimée remonta Lalue, la grande artère colorée, entrant dans chaque maison, chaque boutique pour proposer ses services. Au « Kentucky Fried Chicken », chaîne américaine qui installait son service de restauration, elle prit place dans la longue file d’individus de tous âges [...]

- C’est bon. Tu peux venir demain. Tu seras dans les équipes de nettoyage. Tu sais manier le balai, au moins ... ? [...]

Un travail ! Elle avait trouvé un travail !

- Frotte, frotte ! Tu ne vois pas que c’est encore sale ? aboya monsieur Modestin.

Rose-Aimée s’essuya le front du revers de la main. Comme le restaurant ouvrait à huit heures du matin et offrait des petits déjeuners à des hommes pressés, il fallait être à pied d’œuvre des quatre heures. L’équipe se composait de trois gamines et d’un garçon, qui puisaient de l’eau à la pompe, frottaient le carrelage, astiquaient les énormes machines de la cuisine, jetaient les détritus de la veille avant l’arrivée de l’équipe chargée de la cuisine. Une fois les petits déjeuners servis, il fallait s’attaquer à la préparation des poulets. [...]. Elle éprouvait la plus vive répugnance à prendre dans ses mains cette chair, qui, une fois décongelée, devenait flasque et molle sousses doigts. [...]. Le plus dur cependant, n’était pas d’aider à la cuisine ; c’était de nettoyer la salle du restaurant. Le patron, monsieur Modestin, n’était jamais content. Il accablait le personnel d’injures, et surtout Rose-Aimée trop douce, trop timide, qui n’osait jamais se rebeller [...]

- Frotte, frotte ! Est-ce que tu ne comprends pas quand on te parle ?

Comme Rose-Aimée, agenouillée sur le sol, s’apprêtait à attirer vers elle le seau d’eau mousseuse, d’un coup de pied : monsieur Modestin l’envoya valser à l’autre bout de la pièce. Un grand calme s’empara de Rose-Aimée. Elle qui avait peur de tout brusquement se sentit forte. [...] Elle se mit debout, et, regardant monsieur Modestin fit simplement, jetant sa serpillière :

- Frottez vous-même ! [...]

Non, elle ne reviendrait plus jamais courber son dos et user sa jeunesse sur les carreaux du « Kentucky Fried Chicken ». Et personne ne devait accepter de travailler dans ces conditions.