George
* le deuxième texte

           

Colette - Les Vrilles de la vigne - En baie de Somme


Colette

Colette - Les Vrilles de la vigne - En baie de Somme

Extrait de : Colette, Les Vrilles de la vigne, 1908 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Ministère de l’Éducation nationale Annales du brevet


Texte de l'extrait (source) :

Beau temps. On a mis tous les enfants à cuire ensemble sur la plage. Les uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes. La jeune maman, sous l’ombrelle de toile rayée, oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux, habillé comme elle de toile écrue…

- Maman !...

- …

- Maman, dis donc, maman !...

Son gros petit garçon, patient et têtu, attend, la pelle aux doigts, les joues sablées comme un gâteau…

- Maman, dis donc, maman…

Les yeux de la liseuse se lèvent enfin, hallucinés, et elle jette dans un petit aboiement excédé :

- Quoi ?

- Maman, Jeannine est noyée, répète le bon gros petit garçon têtu.

Le livre vole, le pliant tombe…

- Qu’est-ce que tu dis, petit malheureux ? ta sœur est noyée ?

- Oui. Elle était là, tout à l’heure, elle n’y est plus. Alors je pense qu’elle s’est noyée.

La jeune maman tourbillonne comme une mouette et va crier… quand elle aperçoit la « noyée » au fond d’une cuve de sable, où elle fouit1 comme un ratier…

- Jojo ! tu n’as pas honte d’inventer des histoires pareilles pour m’empêcher de lire ? Tu n’auras pas de chou à la crème à quatre heures !

Le bon gros écarquille des yeux candides2.

- Mais c’est pas pour te taquiner, maman ! Jeannine était plus là, alors je croyais qu’elle était noyée.

- Seigneur ! il le croyait !!! et c’est tout ce que ça te faisait ? 

Consternée, les mains jointes, elle contemple son gros petit garçon, par-dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit enfant sauvage…


1 « Fouir »: creuser à la manière d’un petit chien (ratier).
2 « Candides » : innocents, naïfs.