George
* le deuxième texte

           

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont - « Les Trois Souhaits », Conte extrait du recueil Le Magasin des enfants (1757)


Leprince de Beaumont

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont - « Les Trois Souhaits », Conte extrait du recueil Le Magasin des enfants (1757)

Extrait de : Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, Le Magasin des enfants, 1859 (acheter l’œuvre)

Extrait proposé par : Laura Prieur


Texte de l'extrait (source) :

Pendant le chemin, mesdemoiselles, je vais vous raconter un joli conte que j’ai lu quelque part : « les trois souhaits. »

Il y avait une fois un homme qui n’était pas riche ; il épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu’ils étaient près de leur feu, ils s’entretenaient du bonheur de leurs voisins, qui étaient plus riches qu’eux.

« Oh ! si j’étais la maîtresse d’avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que ces gens-là.

– Et moi aussi », dit le mari.

Au même instant, ils virent dans leur chambre une très belle dame qui parla : « Je suis une fée, je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous demanderez. Mais prenez-y garde, après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien. »

La fée ayant disparu, cet homme et sa femme furent très embarrassés.

« Pour moi, dit la femme, si je suis la maîtresse, je sais bien ce que je voudrai : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu’il n’y a rien de si bon que d’être belle, riche et grande dame.

– Mais, répondit le mari, en étant de la sorte, on peut devenir malade, chagrin ; on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie et une longue vie.

– Et à quoi servirait une longue vie si l’on était pauvre ? repartit la femme. En vérité, la fée aurait dû nous promettre une douzaine de dons.

– Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps. Examinons d’ici à demain matin les trois choses qui nous sont le plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite. En attendant, chauffons-nous, car il fait froid. »

En même temps la femme prit les pincettes et raviva le feu ; comme elle vit qu’il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit sans y penser : « Voilà un bon feu, je voudrais bien avoir une aune de boudin pour notre souper, nous pourrions le faire cuire bien aisément. » A peine eut-elle achevé ces paroles, qu’il tomba une aune de boudin par la cheminée.

« Peste soit la gourmande avec son boudin ! s’écria le mari ; ne voilà-t-il pas un beau souhait ! Nous n’en avons plus que deux à faire. Pour moi, je suis si en colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. » Dans le moment, l’homme s’aperçut qu’il était encore plus fou que sa femme ; car, par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme qui ne put jamais l’arracher.

« Que je suis malheureuse ! s’écria-t-elle ; tu es un méchant d’avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.

– Je te jure, ma chère femme, que je n’y pensais pas, répondit le mari ; mais que ferons-nous ? Je vais désirer de grandes richesses, et je te ferai faire un étui d’or pour cacher ce boudin.

– Gardez-vous en bien, reprit la femme, car je me tuerais s’il fallait vivre avec une pareille chose à mon nez : croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, où je vais me jeter par la fenêtre. » En disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre ; et son mari, qui l’aimait, cria : « Arrête, ma chère femme ! Je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras. 

– Eh bien, dit la femme, je souhaite que le boudin tombe à terre. »

Dans le moment, le boudin se détacha, et la femme, qui avait de l’esprit, dit à son mari : « La fée s’est moquée de nous, et elle a bien fait. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu’il ne nous reste que cela de nos souhaits. » Le mari pensa que sa femme avait raison : ils soupèrent gaiement, et ne s’embarrassèrent plus des choses qu’ils avaient eu dessein de souhaiter.