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Marie-Louise Gagneur - Le Calvaire des femmes - Libération de la femme et amélioration de la condition ouvrière


Marie-Louise Gagneur - Le Calvaire des femmes - Libération de la femme et amélioration de la condition ouvrière

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Par LIFG3107@ENS Lyon
Édition 2019 du module Le deuxième texte : enjeux de la visibilisation des femmes de lettres à l’ENS Lyon. Enseignante : Justine Mangeant

Article ajouté le 22/10/2020 à 08h01

L’œuvre militante de Marie-Louise Gagneur (1832-1902) mêle la fiction romanesque au naturalisme afin d’exprimer des idées progressistes et souvent polémiques. Après le succès de La Croisade noire : un roman contemporain (1865), œuvre foncièrement anticléricale, elle publie en 1867 Le Calvaire des femmes, roman où la dénonciation de la misère ouvrière et celle de la condition féminine - en particulier au sein du petit peuple - sont les enjeux majeurs.

Dans le deuxième chapitre du roman, les Borel et leur fils Maxime, famille lyonnaise, invitent les Daubré dans leur appartement parisien. M. Borel, fabricant de soie fortuné, et M. Daubré, riche industriel, ont tous deux bénéficié de l’essor de la classe bourgeoise au XIXe siècle et tiennent à leur confort. La sœur de M. Borel cependant, Bathilde, s’oppose au conservatisme de son frère : figure subversive du roman, elle revendique, lors de cette soirée, l’indépendance de la femme vis-à-vis de l’homme ? libération qu’elle considère comme préalable nécessaire à l’amélioration de la condition ouvrière. Des réactions étonnées s’ensuivent alors…

Maële Petiot


Les extraits de textes :

Gagneur

Marie-Louise Gagneur - Le Calvaire des femmes - Libération de la femme et amélioration de la condition ouvrière

Extrait tiré de : Marie-Louise Gagneur, Le Calvaire des femmes, 1863

Extrait proposé par : LIFG3107@ENS Lyon


Texte de l'extrait (source) :

« Non, jamais, dit Maxime en lançant une œillade à Mme Daubré, nous n’habituerons nos Françaises à ces idées d’indépendance. Elles n’ont que faire de la liberté. Ce sont des autocrates qui veulent régner à tout prix. Ravissantes hypocrites, elles acceptent leur esclavage afin de mieux assurer leur empire.

— Je suis de votre avis, reprit Mme Daubré en minaudant : je trouve que nos bas-bleus1 sont injustes. Les hommes ne sont pas si ogres que certaines femmes, vieilles et laides, veulent bien nous les représenter. Et quand on sait les prendre…

— Pardon, madame, si je vous interromps, dit Mlle Bathilde. Quand on sait les prendre, dites-vous ? Par ces mots seuls ne reconnaissez-vous pas une dépendance ? Vous parlez pour la petite exception des femmes, jeunes et jolies, qui sont au-dessus du besoin, et qui ont le temps d’être coquettes. Moi, je parle pour le grand nombre : je parle de l’ouvrière, de celle qui n’a que ses yeux et ses doigts pour toute fortune, et qui se demande souvent, le soir, comment ses enfants mangeront le lendemain. Sans doute, madame, vous n’avez jamais pénétré dans ces bouges2 immondes où habitent la misère et le vice ; vous y auriez rencontré souvent, bien souvent, hélas ! des femmes battues par leurs maris ivrognes, privées de tout jusqu’à leur propre gain, par celui-là même qui devrait pourvoir à leur existence ; vous les auriez vues désespérées en face de leurs enfants pleurant de faim. Toutefois, sont-ce les hommes qu’il faut condamner ? Non, ce sont les causes mêmes du mal. Vous dites que c’est à l’homme de travailler pour la femme ; mais d’abord savez-vous ce que c’est que travailler du matin au soir à une besogne souvent répugnante ? Vous faites-vous une idée de la souffrance morale et physique qu’il faut endurer pour gagner son pain ? Vous qui passez votre vie dans l’insouciance, dans le plaisir, vous blâmez, n’est-ce pas, sans miséricorde, le malheureux qui, un jour sur sept, va au cabaret, se laisse entrainer et dissipe son gain de la semaine ? Assurément cet homme est égoïste, qui, par une coupable imprévoyance, laisse une famille dans la détresse ; mais représentez-vous donc cette nature vigoureuse qui réclame, elle aussi, ses heures de liberté, d’expansion, de plaisir. Sans doute l’ivrognerie et la paresse engendrent de grands malheurs ; sans doute il faut les combattre par tous les moyens ; mais ce n’est pas à nous, oisifs, qui ne savons rien des tortures du travail et de la misère, de les condamner sans pitié, ces martyrs.

— Euh ! euh ! fit M. Daubré, voilà des maximes qui mèneraient loin !

— Moi, avec mes nerfs, dit Mme Daubré, je ne puis songer à ces choses-là. Comme on ne saurait y remédier, le mieux est d’y penser le moins possible.

— Mais ma sœur y remédie, repartit M. Borel avec raillerie. L’augmentation des salaires est au bout de ses tirades. De nos capitaux engagés, de nos risques, elle ne tient aucun compte. »


1. Terme péjoratif, à caractère misogyne, désignant une intellectuelle au XIXe siècle.

2. Logements obscurs et malpropres (Dictionnaire de la langue française, Littré, Tome I, 1873)


Activités pédagogiques :

1) Examinez les figures de style convoquées par Maxime dans la première réplique : quelle image de la femme est véhiculée ici ?

2) « Et quand on sait les prendre… » :
a) À partir de l’analyse de cette expression, montrez en quoi cet « empire » de la femme semble effectivement, comme l’indique Bathilde, paradoxal.
b) Quel commentaire feriez-vous alors sur l’attitude de Mme Daubré ?

3) Deux formes d’« esclavage » sont suggérées dans l’extrait : explicitez la métaphore pour la première, et montrez en quoi le discours de Mlle Bathilde en dénonce une deuxième.

4) Observez la réplique de Mlle Bathilde : quelle en est la tonalité dominante ? Relevez des éléments (lexicaux, syntaxiques…) qui permettent de justifier votre réponse.

5) Pouvez-vous analyser la stratégie rhétorique de Mlle Borel, en particulier en repérant les différentes étapes de cette « tirade » ?

6) Observez le jeu des pronoms personnels dans tout l’extrait ; servez-vous en pour interpréter :
a) les rapports entre les personnages présents
b) la manière dont ils se positionnent face à la question de la misère ouvrière.

7) «[…] je parle pour le grand nombre : je parle de l’ouvrière […] » : quelle fonction occupe chacun des deux compléments introduits par le verbe « parler » dans ces propositions ? Quel sens donnez-vous à cette reformulation ?

8) Comment définiriez-vous le rapport au réel entretenu par Mlle Bathilde ? En quoi s’oppose-t-il à celui des autres personnages ? Appuyez votre réponse sur des éléments du texte.

9) À quel statut les trois dernières répliques relèguent-elles le discours de Mlle Bathilde ? Que représente ce personnage, selon vous ? Développez votre réponse.

Pour approfondir :

Les femmes au travail en peinture au XIX° siècle :

Crédits :

Cet article de LIFG3107@ENS Lyon est mis à disposition selon les conditions de la licence ouverte 2.0.